Notre corps serait-il un bien fragile, vulnérable aux aléas de notre environnement, qui aurait besoin de l'aide d'un expert pour bien fonctionner? C'est en tout cas ce que la société semble nous avoir inculqué depuis ces cinquantes dernières années. Constat de cette croyance qui est (heureusement) de plus en plus remise en question.
La spécialisation de la médecine
bienfaits et problèmes
Que faisons nous généralement lorsqu'un symptôme ou une douleur apparaît ? Nous attendons. Puis si le mal persiste, nous allons voir un praticien de santé qui va nous aider à éliminer ou à réduire le problème. Nous reprenons ensuite nos activités habituelles sans avoir effectué de changement dans notre quotidien. La vision dominante de la santé reste que le corps est semblable à une machine sophistiquée avec ses multiples systèmes. Tant que ça marche ça va, et lorsqu'une partie nous fait problème, nous allons consulter le spécialiste approprié. Si cette spécialisation à outrance des soins du corps, apparaît aujourd'hui comme naturelle, elle reste un fait relativement récent qui trouve ses racines dans la culture occidentale.
L'héritage de Descartes
La mentalité contemporaine a été grandement influencée par l'un des pères de la philosophie moderne,
René
Descartes. Mathématicien et physicien de
formation, il introduisit la notion de réductionnisme dans la cinquième partie de ses Discours de la méthode (1637). Pour lui, le monde était comme une machine et l'étude de chacun de
ses composants permettrait la compréhension du tout. Son influence s'est fait sentir dans
l'évolution de l'approche du corps et de la médecine. L'être humain est alors perçu comme un système biologique que l'on peut réduire à ses composantes chimiques qui à leur tour peuvent êtres
réduites à des mécanismes physiques. Ce réductionniste scientifique a aujourd'hui supplanté en médecine le vitalisme pour qui la vie ne peut pas se résumer à de simples processus, due à sa
complexité. La vision mécanistique du corps a permis à la recherche de se spécialiser dans les divers aspects de l'organisme, et lui a permis d'observer de plus en plus près son fonctionnement.
Après avoir étudier les organes, les chercheurs grâce à des outils de plus en plus performants, ont pu observer les cellules puis leur contenu génétique. L'évolution de la médecine permet
aujourd'hui des interventions qui il y a seulement 20 ans restaient inaccessible. La nanotechnologie* permet par exemple d'effectuer le diagnostic et le soins d'une rupture d'anévrisme grâce à un
microcathéter que l'on fait passer à l'intérieur de l'artère sans avoir besoin d'ouvrir le crâne. De plus, les soins d'urgences sauvent chaque jour des millions d'accidentés.
Si cette approche de la santé aide de nombreuses personnes en crise de santé aigues, elle s'avère inappropriée et souvent contre-productive en ce qui concerne le renforcement de la vitalité et la gestion des maladies chroniques. La vision réductionniste du corps porte en elle 2 problèmes fondamentaux : elle fait du corps un objet, favorisant l'apparition des problèmes de santé chroniques, et elle diminue la conscience du corps.
Le corps objet
Jusqu'au 18e Siècle, l'essentiel de la rencontre entre médecin et malade était verbale. L'art médical était celui de l'écoute. Le médecin utilisait une écoute attentive, et il adoptait une inflexion de voix et une gestuelle adaptée à la situation. Cet échange mimétique rassurait le patient et contribuait à son rétablissement. L'évolution de la médecine aller peu à peu instaurer l'utilisation d'instruments pour aider à établir un diagnostique. René-Théophile Laennec, un médecin français, inventa le stéthoscope en 1818. Mais c'est surtout dans le 20e siècle qu'une véritable révolution technologique s'opère dans le monde médical. Dans le milieu des années 40 apparaissent les premières radiographies. Les tomographies et échographies seront utilisées dès les années 70. Le corps apparaît de plus en plus comme une horloge sophistiqué dont on va pouvoir observer les différentes parties pour corriger les mécanismes défectueux. Au cours des deux dernières décennies, l'utilisation de l'imagerie médicale a explosé. Rien qu'en France le nombre d'IRM a été multiplié par 20 durant cette période. Cette vision du corps comme objet va considérablement modifier le rapport entre patient et médecin. L'échange humain qui pendant des siècles a constitué la base de l'aide à l'autre se voit remplacer par des machines La maladie devient la priorité des soins au risque d'oublier le patient en tant qu'individu. Pour conséquence, de nombreux patients ont le sentiment de ne pas être écoutés. Cela risque alors de se répercuter sur les bienfaits des soins. Une étude effectuée par la clinique Mayo, révèle l'influence de l'attitude du médecin. En effet, un patient réagit mieux au traitement prescrit par un docteur avenant et compréhensif, qu'au même traitement proposé par un docteur distant et peu communicatif. Aux Etats-Unis, les principales causes d'insatisfactions des patients, parfois conduisant à des plaintes, sont dues à un problème de communication entre patients et médecins. S'il est évident que chaque patient mérite d'être traité avec dignité, la médecine moderne, de par sa vision de la santé, ne peut que traiter les « parties » d'une personne.
Compartimenter pour mieux soigner
Lors d'une soirée on m'a présenté un étudiant en médecine qui s'apprêtait à se spécialiser en chirurgie. Un couple d'amis vivant à Paris avait loué une maison dans le sud-est de la France pour y passer deux semaines de vacances avec leurs familles. En ce mois de Juillet, le soleil couché, la température était douce et le cadre très agréable. 4 d'entre nous s'étaient retrouvé à part autour d'une table près du jardin. C'est ainsi que j'ai pu mieux faire connaissance avec Frédéric. Etudiant en médecine à Paris, il avait été parmi les meilleurs de sa promotion. Il allait, à la rentré, débuter sa spécialisation en chirurgie. Je lui ai demandé ce qui le motivait à suivre cette voie. Frédérique m'expliqua qu'il s'orientait vers la chirurgie pour pouvoir ainsi utiliser toutes ses connaissances pour pouvoir aider au mieux ses patients : « L'avantage avec la chirurgie, c'est que l'on n'a pas besoin de la participation des patients. » Il m'expliqua qu'en effet les patients ne prenaient pas toujours les traitements prescrits empêchant le médecin de les soigner au mieux. La chirurgie proposait une approche où le traitement restait entièrement entre les mains du praticien de santé. Frédéric ajouta que comme tous les autres professionnels, les médecins voulaient pouvoir faire leur travail dans les meilleures conditions. Je comprenais bien son désir d'avoir un bon résultat qu'il pouvait observer et mesurer. Le corps est d'une telle complexité que l'on ne peut contrôler que quelques facteurs à la fois. La médecine moderne ne peut alors appréhender l'être humain qu'à travers une vision limitée de ce dernier où le corps est perçu comme un objet fait de multiples partis sur lesquelles elle va agir. Or, Cette vision de la santé ne se limite pas à la médecine. Elle a aussi été adoptée par le public.
Tant que ça va, ça va
L'individu moderne considère le corps comme un moyen de vivre sa vie. Semblable à un véhicule, le corps nous permet d'évoluer dans notre quotidien. Tant qu'il ne se manifeste pas, on continue à avancer sans y porter attention. Si au contraire, une gêne, un symptôme ou une douleur, apparaissent, on va vouloir s'en débarrasser rapidement pour pouvoir reprendre les activités habituelles...ces mêmes activités qui sont souvent à l'origine du symptôme. En tant que praticien de santé, chaque jour je rencontre des personnes désireuses de voir leur mal disparaître pour rapidement reprendre l'activité qui est à l'origine du problème.
Le dilemme d'Elodie
Un début d'après-midi, juste après le déjeuner, l'assistante du cabinet est venue me demander si je pouvais recevoir entre deux rendez-vous une jeune femme qu'elle avait rencontrée dans le restaurant où elle avait mangé. Cette jeune femme du nom d'Elodie s'était fait un sévère torticolis et elle ne pouvait plus bouger la tête sans ressentir une douleur lancinante dans le cou et les bras. Lorsque je l'ai vu en consultation, elle voulait savoir si je pouvais l'aider car elle devait au plus vite retourner à la pharmacie où elle travaillait. Lorsque je lui ai demandé comment la douleur était survenue, Elodie m'expliqua que ce matin elle était parti en retard, et elle a ensuite du tourner en voiture pendant plus d'une demi heure pour trouver une place. « J'ai craqué. J'ai fais une crise en voiture, et en criant, j'ai senti mon cou se bloqué » me dit t-elle en portant doucement la main sur l'écharpe qu'elle avait autour du cou. Elodie ajouta que son travail était très stressant et que c'était certainement pour ça qu'elle avait fait cette crise. Le soin lui a fait du bien et lui a permis de reprendre son activité dès le lendemain. Sans surprise, Elodie revenait me consulter à intervalles réguliers pour le même problème. Cela a durait un certain temps. Un jour, elle fini par admettre que ces douleurs allaient persistaient si elle continuait à travailler de la même façon. Peu de temps après, elle décidait de changer de secteur d'activité, et Elodie me dit que c'était le meilleur choix qu'elle avait pris depuis bien longtemps.
Tout comme Elodie, beaucoup de personnes négligent le corps pour continuer coûte que coûte à faire ce qu'ils ont toujours fait. Je connais une personne qui avant d'aller dîner prenait des anti-acides car elle savait qu'elle allait beaucoup manger et beaucoup boire. Le corps est perçu comme un instrument qui peut nous donner du plaisir, mais qui ne doit pas interférer avec nos choix et nos activités. Cette compréhension du corps et de la santé reflète bien la société de consommation dans laquelle nous évoluons. Le besoin de satisfaction rapide dans la vie de tous les jours se manifeste également dans notre attitude face au corps. Cette tendance est exacerbée par la communication faite sur la santé et sur les médicaments.
A chaque problème sa pilule
Les principales informations de santé auquel le public est exposé, sont issues de l'industrie pharmaceutique. Depuis que l'Organisation Mondiale du Commerce a décrété le médicament comme étant un produit de consommation brevetable, la dynamique de cette industrie s'est transformé. Les laboratoires sont devenus des institutions qui ont pour objectifs de générer des profits en vendant des médicaments. Pour cela, ils investissent plus d'argent dans le marketing que dans la recherche. Chaque symptôme, douleurs, ou inconfort peut désormais constituer un nouveau marché. Lors de mon retour d'un voyage à New York, où j'avais été pour assister à un stage, je fus surpris par une publicité qui se trouvait dans le magazine offert dans l'avion. « Vous souffrez de Shopping incontrôlé ? Nous avons la solution pour vous ! » Un nouveau médicament se proposait d'aider les personnes incapables de résister aux besoins compulsifs de faire des achats. Je me rappelle avoir sourit à la vue de cette annonce, tout en ayant conscience que la politique des marchands de médicaments posait un vrai problème de santé publique. La course à plus de médicaments pour plus de revenus est jugée comme préoccupante par de plus en plus de médecin. Notamment par Marcia Angell, professeur de médecine à Harvard et ancienne rédactrice en chef du très respecté New England Journal of Medecine, qui déplore la dérive marchande d'une industrie qui avait a pour vocation originelle d'être utile à la société. Durant ces cinquante dernières années, la vie d'un médicament n'a très rarement dépassé 20 ans. Soit il a été jugé inefficace, soit les effets secondaires associés à sa prise s'avéraient pire que le mal à soigner. La grande probabilité qu'une partie importante des médicaments prescrits aujourd'hui soient abandonnés dans une à deux décennies, devrait faire réfléchir. S'il reste évident que les traitements médicaux diminuent la souffrance et sauvent des vies, cela ne doit pas occulter le problème de sur-consommation de pilules en tout genre. Car l'un des effets insidieux de ce phénomène, est le manque de responsabilité dont l'individu fait preuve face à sa santé. Pour chaque problème, une molécule chimique semble offrir une solution. Pourquoi alors devrons nous faire l'effort de faire des changements alors qu'il suffit de prendre un comprimé pour se sentir mieux ? Cette aptitude à soigner le symptôme sans adresser son origine a non seulement favoriser l'apparition de problème de santé chroniques, elle a peu à peu coupé l'homme de son corps.
La santé dans le monde
Le paysage de la santé présente deux faces. D'une part, les pays du tiers monde les plus pauvres voient leur population affecté par les infections du à un grave manque d'infrastructure. 500 millions d'individus principalement en Afrique ne bénéficient pas de l'hygiène élémentaire (tout à l'égout, réfrigération des aliments) et ils souffrent de malnutrition. A cela s'ajoute l'émergence de l'infection du SIDA qui sévit sur le continent noir. Selon l'OMS, seule une plus grande solidarité mondiale peut amener une amélioration dans cette partie du monde. Si le reste du monde souffre beaucoup moins des épidémies infectieuses, il doit actuellement faire face aux maladies chroniques et neuro-dégénérative (Alzheimer, Parkinson). En effet, le mode de vie occidental qui consiste en une vie sédentaire, en une alimentation trop riche en matière grasse et en sucre, et en un plus grand isolement de l'individu, se répand sur le reste de la planète favorisant l'apparition des problèmes de santé chroniques, les maladies cardio-vasculaires, et les cancers. En 2005, sur les 58 millions de décès qu'il y a eu dans le monde, 30,2 % sont dus aux maladies cardiaques et 15,7 % aux cancers (OMS). En plus de favoriser les conditions chroniques, la vision réductrice de la santé a graduellement coupé l'homme de son corps.
Ce dossier vous est proposé par Moutassem Hammour, DC.