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Par Kenny Ausubel*


Notre santé dépend de celle de notre planète. La médecine ne doit donc pas nuire à l'environnement.


  De tout ce qui est arrivé de l'étranger à New York, durant l'été 1999, rien n'a conquis aussi vite la notoriété que la fièvre à virus West Nile. Cette maladie - dont le principal vecteur est un moustique - n'avait jamais été observée aux Etats-Unis, ni même en Occident. Elle a commencé par toucher les oiseaux, puis les êtres humains, contaminant plusieurs dizaines de personnes, dont sept sont décédées. Pour en venir à bout, la municipalité de New York tenta d'éradiquer les moustiques à l'aide de malathion, un insecticide dont la formule chimique est proche de celle du gaz neurotoxique.

En dépit des nombreuses protestations, le maire de l'époque, Rudolphe Giuliani, a répété à maintes reprises qu'il n'y avait aucun danger à asperger la ville de ce produi. Au bout de quelques mois, pourtant, les chercheurs de l'Environmental Protection Agency (EPA, Agence pour la protection de l'Environnement) tentaient d'évaluer l'ampleur de son erreur, l'EPA étant sur le point de déclarer le malathion 'probablement' cancérigène pour l'homme. Mais le fabricant protesta, et l'EPA fit marche arrière. [Par une directive communautaire en date du 6 juin 2007, et en raison de ses risques, le malathion est complètement interdit, sans exception possible, de la composition des produits phytopharmaceutiques vendu dans l'UE.]

Bien qu'aucun lien direct de cause à effet n'ait été établi à ce jour, certains experts pensent que les maladies se déclarant de façon inopinée - telle la fièvre de West Nile - sont liées aux conséquences des actions humaines sur l'environnement, notamment le changement climatique et la destruction des habitats naturels. Fait plus dérangeant encore, un grand nombre de nos actions pour combattre la maladie sont en elles-mêmes des symptômes d'une maladie plu profonde. Asperger une zone urbaine d'une substance dont on ignore les conséquences pour la santé en est un exemple frappant.

Le premier pas vers un avenir plus sain réside, à mon sens, dans la médecine écologique. Lancée par un mouvement mondial de chercheurs, de médecins et de personnes particulièrement concernées par cette question, cette philosophie (qui est loin de faire l'unanimité) part du principe que, pour faire progresser la santé publique, il faut améliorer l'environnement. Elle s'articule autour du constat suivant. Dès le départ, la civilisation industrielle a eu le tort d'agir comme si les humains étaient extérieurs à la nature, au lieu de considérer qu'ils en font partie. Pour sire les choses simplement, l'amélioration de la santé humaine est inextricablement liée au bien-être écologique. L'interconnexion de toutes les vies est une vérité biologique fondamentale. En outre, la vie est menacée dans sa globalité : il n'existe pas d' « ailleurs » où déverser les dangereux produits dérivés de la société industrielle. La seule solution consiste donc à éliminer de nos systèmes de production et, pour cela, il est primordial que l'opinion publique soit bien informée. Pour reprendre les mots de Carolyn Raffensperger, directrice exécutive du Science and Environmental Health Network (SEHN), une « médecine véritablement holistique ne s'arrête pas au lien entre le corps et l'esprit, mais prend en compte la globalité être humain-planète ».


Ne pas aggraver les maladies des humains ou de la planète

Voici quelques principes de base de la médecine écologique :

-         La médecine vise avant tout à créer les conditions indispensables à une bonne santé, afin de prévenir la maladie. Son deuxième objectif est de guérir.

-         La Terre est elle aussi la patiente du médecin. Le patient qui bénéficie des soins du médecin fait partie de la Terre.

-         Les êtres humains sont partis intégrante d'un écosystème. Si l'on part du principe écopsychologique selon lequel un écosystème perturbé peut amener des maladies mentales chez les êtres humains, un écosystème perturbé peut certainement les rendre malade physiquement.

-         La médecine ne doit pas aggraver les maladies des humains ou de la planète. Les pratiques médicales ne doivent pas en elles-mêmes causer de dommages à d'autres espèces ou à l'écosystème.

Depuis plusieurs dizaines d'années, les milieux scientifiques et médicaux acceptent une certaine dose de pollution et de maladie comme étant le tribut de la vie moderne. C'est la notion du « paradigme du risque ». Cela signifie que c'est à la société de prouver que les nouvelles technologies et techniques industrielles sont nocives, en général en ne considérant qu'une substance chimique à la fois. Le paradigme du risque assume la terre - ou notre organisme - est capable d'assimiler des degrés « acceptables » de contamination.

Actuellement, dans le monde entier, on s'efforce de remplacer le paradigme du risque par le principe de précaution fondé sur la reconnaissance de la limite de la science en ce qui concerne la prévision des conséquences et dommages éventuels. Le principe de précaution reconnaît l'interconnexion de la vie dans son ensemble. Il renverse la charge de la preuve scientifique (et lea responsabilité) : les entreprises prmouvant des techniques potentiellement dangereuses doivent réaliser les travaux nécessaires pour l'évaluation des risques et se cantonner au stade expérimental tant qu'elles n'ont pas prouvé que ces techniques sont absolument sans conséquence sur l'environnement.


Les déchets médicaux, une dangereuse source de pollution

Les détracteurs de cette méthode lui reprochent d'être antiscientifique, de représenter un frein pour le commerce et l'innovation ; mais les partisans de la médecine écologique ne partagent pas ce point de vue. Bien que, dans le serment d'Hippocrate, les médecins jurent de « s'abstenir de tout mal et de toute injustice », il n'est pas rare que nos pratiques médicales constituent de graves menaces pour l'environnement. En 1994, par exemple, l'EPA signalait qu'aux Etats-Unis les incinérateurs de déchets médicaux représentaient la principale source de pollution pour la dioxine. Cette dernière pénètre dans nos aliments et s'accumule dans l'organisme, elle est liée à des problèmes neurologiques au stade fœtal.

Et le problème des déchets médicaux ne s'arrête pas là. L'industrie médicale - qui, en outre, génère des déchets radioactifs dans le cadre de plusieurs traitements- est désormais à l'origine d'un nouveau péril : la pollution pharmaceutique. Les créatures vivant dans les lacs et les rivières semblent les premières menacées par les antibiotiques, les oestrogènes, les pilules contraceptives et autres médicaments présents dans les eaux usées. Les poissons sont déjà affectés. Des mutations donnant des organismes intersexués (ayant à la fois des caractéristiques mâles et femelles) ont été relevées chez plusieurs espèces, aux quatre coins du monde. Mais les humains ne sont pas à l'abri de tout danger.

En tant qu'êtres humains, nous possédons une remarquable capacité à réinventer nos sociétés extrêmement rapidement. Nous devons fonder notre prochaine nature sur la relation sacrée entre l'homme et la nature. J'espère voir naître au cours de ce nouveau siècle une « Déclaration d'interdépendance », fondée sur le fait que tous les êtres vivants sont connectés entre eux. La médecine écologique nous enseigne que nous sommes la terre, l'eau et l'air. En soignant la Terre, nous nous soignerons nous-mêmes.


*Article paru dans UTNE READER (Minneapolis) repris dans Courrier International HS Oct-Nov-Dec 2008.

Kenny Aussubel est écrivain et réalisateur





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